À l’approche du scrutin qui verra l’élection du prochain président de la Fédération française de rugby (19 octobre), le « Petit Prince », adversaire du président sortant Florian Grill, détaille ses points de vue dans un contexte marqué par plusieurs épisodes tumultueux.
Didier Codorniou, vous procédez à une série de visites auprès de plusieurs clubs amateurs de notre région. Quel en est le but ?
On est au cœur des territoires. Ça me permet d ‘avoir une meilleure connaissance du monde amateur et du rugby amateur. Ça me permet aussi de voir des différenciations de territoires, des fractures territoriales. Certains clubs sont en grande difficulté, d ‘autres moins. Ce qui m’intéressait, c’était de prendre le pouls du monde amateur, qui est la base des fondamentaux. On ne s’était pas rendu compte, on n’avait pas mesuré la grande fragilité. Les présidents, les dirigeants, les bénévoles sont en grande souffrance. Conséquence : il y a beaucoup de questionnements. La Fédération répond-elle bien aux attentes, aux angoisses des clubs ? Les outils sont-ils mis à disposition ? Il me tardait d ‘être sur le terrain. J’y suis beaucoup plus à l’aise, à l’écoute. Dans un deuxième temps, le but est de répondre à leurs interrogations.
Que voulez-vous dire par : « On n’avait pas mesuré la grande fragilité » ?
Dans l ‘environnement du rugby, il y a l’avènement dans les années 90 du rugby professionnel. On reste très éclairés sur le Top 14, la Pro D2, la Nationale… Très attractifs et qui séduisent les jeunes. La base, si on ne l’a pas négligée, on l’a un peu occultée. Aujourd’hui, elle est fragilisée. À tout point de vue. Elle est fragilisée sur les infrastructures, sur les jeunes qui jouent moins. Un exemple : j’ai aperçu en Occitanie au mois de janvier/février, des jeunes qui ne jouaient pas pendant sept week-ends, huit week-ends, presque deux mois.
Pour quelles raisons ?
Soit le championnat qui n ‘est pas du tout adapté, soit le manque d’équipe qui entraîne des forfaits. Toutes ces questions nous ont interrogés et en fait, comme réponse, on est partis sur les assises.
Racontez-nous ce projet…
Pour nous, ça représente le socle des réflexions pour le rugby de demain, en réfléchissant ensemble et en mettant tout à plat. Si on est élus, le 20 octobre au matin, l’idée est d’organiser sur sept week-ends des assises territoriales sur les thèmes qui nous semblent importants, sur les problèmes de mobilité ; de santé, liés à l ‘alcool, aux commotions, à la drogue ; sur les infrastructures ; le handicap, bien vivre ensemble et sur les fractures territoriales. Avec une méthode participative. Je suis très attaché à la démocratie participative. Et le huitième week-end, sera celui de la consolidation pour écrire le « livre bleu » de la France sur les 15 prochaines années.
Vos contacts récents avec les clubs vous ont-ils permis, déjà, d’identifier les origines des problèmes que vous décrivez ?
Nous avons des pistes de travail, par exemple sur la crise des bénévoles. Un engagement que je prends, c’est celui de définir et de consolider le statut officiel des bénévoles. Ce statut devra reprendre les acquis d’expérience afin que des points puissent être comptabilisés dans la retraite. Beaucoup de bénévoles ont 40 ans, 50 ans… Et pour certains, cela fait 15 ou 20 ans qu’ils sont bénévoles. Par ailleurs, on constate une baisse de 12 % du nombre de cadres au sein des clubs entre 2016 et 2022. Ils n’ont pas été renouvelés. Conséquences : moins de cadres, des bénévoles usés, des problèmes administratifs – les clubs sont noyés par la paperasse – des problèmes de mobilité pour se rendre aux matches… Le chantier est énorme, mais il n ‘est pas compliqué !
Vous parliez également des infrastructures…
Un chiffre : en France, on compte 3240 installations sportives déclarées en lien avec la discipline du rugby. 2548 terrains de rugby, 1250 mixtes. Au football, c ‘est 37 000. 20 % de ces installations ont été mises en service après 1995. Ce que je suis entre vous dire, c ‘est que 80 % de ces infrastructures sont vieillissantes. Mon équipe et moi voulons donc lancer un plan Marshall.
C’est-à-dire ?
En tant que vice-président de la Région, j’ai eu plusieurs responsabilités. J’ai notamment travaillé sur le Plan Littoral 21 (*). Le premier Plan Littoral 21, on a levé un milliard sur quatre ans. Et c’est 386 millions d’euros sur les trois prochaines années. En contractualisant, notamment, avec l’État. Dans le rugby, on ne l’a jamais fait. L’idée, c’est de mettre 3 millions d ‘euros par an, donc 12 au total, pour nous permettre d ‘aller rencontrer l’Agence Nationale du Sport, les collectivités, les régions, les départements. Il y a aussi des partenaires qui peuvent être intéressés sur le développement du rugby, notamment sur l’environnement, dans une démarche RSE. On peut donc lever des fonds avec des boîtes privées qui peuvent être intéressées sur le processus. On est partis sur un montant de 120 millions. Ça correspond à peu près entre 300 et 400 infrastructures dans les quatre prochaines années. C’est le deuxième engagement que je prends : on va lever des fonds, et travailler sur les infrastructures. Des fonds publics comme privés. Il y a des privés qui pour redorer un peu leur image de marque sur la biosphère et l’environnement, sont prêts à investir.
Y compris dans le rugby amateur vous pensez ?
Oui parce qu’on en revient à la problématique de ce que je suis en train de vous dire. Si demain il n’y a plus de terrain, il n ‘y aura plus d ‘Antoine Dupont. Les infrastructures sont capitales. Si on ne fait pas ça, on ne peut pas développer les 20 000 jeunes, le sport féminin, le sport adapté, les axes sport santé. Je me demande si, ces dernières années, on s’est posé les bonnes questions, et si on a fait une analyse de la situation du rugby.
Peut-on dire que le rugby amateur est au cœur de votre projet ?
Effectivement, le rugby amateur et le rugby à 15. Quand on parle « rugby », il y a le rugby santé, le rugby à 7, à 5, à 12, le rugby fauteuil, le rugby adapté, etc. Tous ces sujets sont très sérieux mais les fondamentaux, c’est le rugby à 15. C’est celui qui va le plus se développer, qui doit accueillir tout le monde, tous les gabarits. Les gros, les maigres, les petits peuvent jouer.
Vous avez dévoilé votre liste en juillet, 38 personnalités. On trouve notamment Guilhem Guiardo mais pas Serge Blanco ni Jean-Claude Skrela, deux de vos soutiens. Pour quelle raison ?
Je considère que ce sont des personnalités énormes, à la notoriété internationale. Je veux les utiliser mais pas forcément sur ma liste. Sur un environnement beaucoup plus mondial pour Serge Blanco ; et Jean-Claude Skrela sur les obligations fédérales et le développement du rugby, du rugby féminin, du rugby a 7. Ils seront appelés à jouer un rôle déterminant dans la structuration.
Le scrutin approche (19 octobre). Comment vous sentez-vous dans cette dernière ligne droite, vous qui vous êtes déclaré candidat en juin dernier seulement ?
Quand je me suis lancé, j’ai surpris jusqu’à mon épouse ! Je revendique cette liberté. Ça fait des mois que j’y pense, que je me prépare. Mais il fallait plusieurs éléments : conseil de famille, déjà. C’est capital et ça démontre bien ma philosophie et mon côté surprenant. Il me fallait l’avis favorable de mon épouse et de mes enfants. Et après, il faut aller très très vite donc travailler sur un programme, une équipe, beaucoup de réseaux. On a des référents sur toutes les régions et maintenant on est sur les territoires. Il faut que j ‘arrive à convaincre. Il peut me manquer du temps Mais je peux le rattraper parce que j ‘ai une grosse capacité de travail. Est – ce que ce sera suffisant ? Très sincèrement, je ne suis pas quelqu’un qui a besoin d’être en pleine lumière. Ce qui m’intéresse, c’est de rendre ce que le rugby m ‘a donné. Je n’ai rien à vendre. Je suis un homme de défis et c’est un sacré défi.
Florian Grill, votre concurrent, organise depuis quelques jours des Etats Généraux du rugby, touché par plusieurs affaires. Vous avez qualifié l’initiative de « poudre aux yeux… »
Je le confirme. C ‘est une sémantique qui est complètement désorientée et c’est une façon de faire de la politique politicienne. Il y a une célèbre phrase de Georges Clemenceau, qui illustre bien que le président sortant essaie de se sortir de toutes ces affaires : « Quand les événements nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs ». Cette phrase m’a beaucoup inspiré sur tout ce qui se passe à travers les affaires qui touchent le rugby en ce moment Énormément de communication qui me dérange, qui crée des tensions.
Florian Grill a perdu le contrôle selon vous ?
Le Fédération réagit plus qu’elle n’agit. On réagit quand il y a un problème, mais on n’est pas dans l’action. Nous, ce qu’on veut, c’est être en responsabilité.
Justement, la responsabilité de Florian Grill a été mise sur le devant de l’actualité ces dernières semaines en raison de plusieurs affaires dans le rugby. Sur le cas d’Oscar Jegou et Hugou Auradou, mis en examen pour viol aggravé en Argentine, quel regard portez-vous ?
Je ne vais pas commenter une affaire avec la partie juridique, les avocats… C’est beaucoup plus les conséquences. J’ai fait une dizaine de tournées. Il y a toujours eu en tournée, un chef de liaison, un directeur de tournée, un vice-président de la Fédération… Un chef de liaison en contact avec l’ambassade et une bonne connaissance des territoires où l’on va. L’Argentine, je connais j’y suis allé trois fois. Quand on se retrouve dans ces pays – là, c’est assez chaud, et vous êtes obligé de faire attention. Mais il y avait une sécurité renforcée. Pour la suite de cette affaire (il marque un temps d’arrêt). Avec sang-froid et avec autorité, il faut sanctionner. Ce sont deux joueurs qui ont entaché l’image de la Fédération Française de rugby, qui ont sali le maillot de l’équipe de France. Ça va être intéressant de voir un peu le résultat in fine de l’enquête. Je dis qu’il faut qu ‘il y ait des sanctions graduelles en fonction des enquêtes et de tous ces incidents. Il ne faut pas se presser avant de sanctionner.
« Sanctionner », « joueurs qui ont sali le maillot de l’équipe de France »… Vos mots sont forts… Si vous étiez en responsabilité aujourd’hui, alors qu’on ne connaît pas encore l’issue judiciaire, vous les auriez sanctionnés ?
Ils ont abîmé la marque, ils ont abîmé l’équipe de France. Par le comportement. J’emploie ces mots durs parce que je pense qu’il faut restaurer l’autorité, l’ordre. Il y a des dérives, depuis des années, sur la troisième mi-temps au niveau du management de l’équipe de France, passées sous-silence. Il faut se dire les choses. C’est un problème de fond, pas lié à ces deux joueurs. Si on n’a pas d ‘autorité, on n’est pas crédible. Il faut vraiment rétablir cette autorité. En vous disant ça, je comprends mieux les successions d ‘échec au niveau de la Coupe du monde. Dans le monde professionnel, tout est millimétré, ça se joue au détail. Et les détails ont de l ‘importance. Des choses nous ont échappé pendant cette Coupe de monde sur des détails, au-delà des compositions choisies, de la blessure d’Antoine Dupont… Ce sont des sujets importants à discuter aussi avec le staff, pour que le staff soit aussi en responsabilité.
Quelles seraient vos propositions en la matière ?
Des règles de confiance. Mais aussi des modules avec des professionnels du monde sociologique, psychologique, etc. Afin d’arriver à sensibiliser ces jeunes qui ne mesurent pas tout ce qui pourrait se passer. Et pas forcément des gens de l »environnement du rugby. Je verrai beaucoup plus des personnes qui sont beaucoup plus sur le côté psy, qui peuvent détecter.
Fabien Galthié et son staff auraient-ils dû être sanctionnés ?
L’équipe de France n’est pas le joujou d’un président ou d’un entraîneur national, quelle que soit sa notoriété ou ses qualités intrinsèques. C’est un tout. Et c ‘est collectivement qu’il faut gérer tous ces problèmes. J’en reviens à notre slogan, c’est : « Réenchanter le rugby ». Je veux réenchanter le rugby, je veux faire rêver les gosses.
Le rugby est également touché par le drame de la disparition en mer de Medhi Narjissi en Afrique du Sud, dans le cadre de rencontres avec l’équipe de France des moins de 18 ans… La famille a durement mis en cause Florian Grill. Aurait-il dû démissionner selon vous ?
C’est un sujet délicat et personnel. On est envahis par l’émotion. Je pense que quel que soit le président, on n’est pas formé à cela. On est beaucoup plus sur les réflexes. Je sais ce que j ‘aurais fait par rapport à ma sensibilité. En étant en France, je prends la voiture ou l ‘avion, et je vais voir la famille. Voilà. Après, ça dépasse l’entendement. Il y a eu une tragédie, le monde du rugby s ‘arrête. On est tous en souffrance. Ces sujets, selon moi, sont trop graves pour en parler dans le cadre de l’élection. J’interdis à mon équipe et mon entourage de s’entretenir sur ces sujets.
Une autre affaire concerne Melvyn Jaminet et des propos racistes proférés dans une vidéo. Le joueur a été sanctionné par la Fédération et par son club de Toulon. Si vous accédez aux responsabilités, seriez-vous favorable à un retour en équipe de France ?
Dans le monde politique, j’ai connu un peu la même situation avec Georges Frêche attaqué et accusé de racisme. L’homme n ‘est pas du tout raciste, et je l’ai soutenu. L’affaire Jaminet, c’est un peu la même chose. Il est avec des copains, il plaisante, il a des amis maghrébins, tout se passe bien avec eux, ils s ‘amusent là-dessus. Mais voilà, il se trompe d’application et ça part. Et là effectivement, il est raciste. Je connais Jaminet, je l’ai rencontré, et j ‘ai eu peur qu’il fasse une bêtise tellement la peine était rapide, sévère, lourde. Je suis prêt à revoir sa peine. C’est une situation qui mérite débat avec des responsables de la Fédération, le comité d ‘éthique. Je crois à l’école de la deuxième chance et ce sujet m ‘interpelle. Plus j’ai d’éléments, plus je me dis qu’il s ‘est fait piéger de manière malheureuse, alors que l’homme n ‘est pas raciste.
(*) Plan d’actions pour l’adaptation du littoral au changement climatique et accompagnement de la réalisation de stratégies locales de recomposition spatiale du littoral.
Propos Recueillis par Jérôme Lacroix pour La Dépêche.